Restons Connectés

Les Pensées

Comment apprendre à mourir ?

Publié

on

Ibou Dramé Sylla, le mardi 25 juin 2019, j’ai lu ton texte titré ‘‘Et si la mort était une leçon’’, que tu m’as envoyé via watsapp quelques heures après notre entrevu à la cafétéria de l’UCAD. Ton titre avait, de prime à bord, piqué m’a curiosité. Tu as une façon quasi-mystique de jouer sur les titres pour harponner le lecteur, stratégie rédactionnelle qu’on retrouve souvent chez les professionnels de la plume. Tu as compris, à travers Roland Barthes et Jacques Derrida, que l’écriture, pour qu’elle réchauffe l’âme et la remue, requiert tout un arsenal de mécanismes…

J’ai dû suspendre pendant 1 h de temps au moins ma lecture du ‘‘Deuil de la mélancolie’’ du philosophe athée Michel Onfray, que tu es en train de lire aussi avec Cosmos. Michel Onfray m’a pris au collet dernièrement avec ce livre qui me plonge entre tristesse et regret. Oui, ton texte est venu à point parce que j’ai changé, il y a deux semaines, l’orientation de ma lecture pour mieux penser la mort que j’évoque dans mon second manuscrit. J’ai été aussi foudroyé, comme Onfray et toi, par la mort de personnes chères.

A vrai dire, quand j’ai commencé à déguster le livre d’Onfray, je m’attendais à une réflexion métaphysique sur la mort et sur la condition humaine. Mais, à ma grande surprise, le philosophe a esquivé ce qu’on appelle en théorie littéraire ‘‘l’horizon d’attente du lecteur’’. Michel Onfray a eu la magie de partir de son expérience de la mort, d’un style d’écriture accessible dont la teneur est philosophique pour mieux penser la faucheuse et, in fine, livrer un message de sagesse.

Marie-Claude, son épouse avec qui il a partagé plus de 30 ans de mariage, est morte. Morte d’un cancer qui l’a ruinée pendant plus de 17 ans avec à son chevet un mari affaibli qui a su philosopher pour panser la douleur. Après cette perte, le philosophe est plongé dans une mélancolie qui s’est soldée par deux crises d’AVC auxquelles il survivra. Il a appris avec cette souffrance de la perte à sur-vivre, c’est-à-dire lutter contre la mort. Il y a des moments dans la vie où il faut tenir le coup et prendre le pouvoir sur sa vie pour ne pas tomber. J’ai aussi, comme toi, connu ces moments.

Oui, je crois qu’Onfray a raison : on ne fait pas le deuil, c’est le deuil qui nous fait. Le deuil nous fait parce que la perte des êtres chers nous ronge, nous extirpe le cœur, nous plonge dans un regret abyssal et dans une souffrance terrible. Ces coups et secousses de la perte au-delà de toute perte finissent par nous mettre à terre. Nous nous retrouvons ainsi dans l’horizontalité fondamentale parce que notre posture debout est finalement ruinée par la mélancolie.

La mort des êtres chers nous ronge certes, mais elle donne sens à notre vie. Elle nous plonge dans une interrogation qui est la leçon inaugurale d’André Breton dans Nadja et de Friedrich Nietzsche dans Ecce Homo : Que sum ? Quae natura ?

Ces deux interrogations ci-haut qui tourmentent les littéraires et les philosophes nous permettent de comprendre cette leçon de sagesse de Michel de Montaigne : « il est incertain où la mort nous attende, attendons-la partout. La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. Il n’y a rien de mal en la vie pour celui qui a bien compris que la privation de la vie n’est pas mal ». Loin d’une philosophie qui frise le pessimisme, Montaigne, je le crois, défend un épicurisme qui sauve l’homme du désespoir. N’est-ce pas mon philosophe Pape Diakhaté Makama ?

El Hadji Omar Massaly
Dakar, 28 juin 2019

Publicité
Cliquez pour commenter

Laisser une Réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Publicité
Publicité