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DEUX ANS APRÈS, NOUS PLEURONS TOUJOURS !

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« La mort de quelqu’un qu’on aime, quand on tâche de mener une vie philosophique, est une expérience d’un genre particulier car elle met à l’épreuve ce que l’on pense sur ce sujet qui devient un objet, notre objet » Michel Onfray, Cosmos

Depuis fort longtemps, j’ai compris que rien de grand ne me retient sur cette terre. L’autre jour, l’imam de notre quartier, à Conachap, disait fort à propos que cette vie est un pont, -donc un passage, soulignerai-je- et que l’on ne saurait construire sa demeure sur un pont. Nos défunts nous rappellent que cette vie est éphémère. Ainsi, ce qui adviendra de nous est la seule chose qui mérite attention. L’outre-tombe doit être le chantier pour lequel nous travaillons ici-bas. Il y a, en l’état actuel, plus de morts que de vivants dans la trajectoire de l’humanité. Et si dans un conglomérat de cinquante personnes, nous peinons à élever la voix pour nous faire entendre, il y a foncièrement une bonne raison d’être humble en tant qu’individualité soit-elle la plus éminente du genre humain.

À l’échelle d’une vie, tout peut arriver, mais dans une fraction de seconde, une vie peut devenir une non-vie. Cela est une leçon que nous livrent ceux qui sont partis à la fleur de l’âge. Ce n’est pas pour rien qu’à une époque assez reculée, les Romains voyaient dans le fait de mourir jeune l’expression d’une belle mort. En quoi trépasser à la fleur de l’âge est quelque chose de beau ? Toute mort crée peine et désolation, mais un jeune qui décède est encore plus cruelle. Sûrement nos Anciens avaient jugé cela beau dans la mesure où l’acte rend intense la peine et accroit la désolation. Pour Jankélévitch : « Si la vie est éphémère, le fait de d’avoir vécu une vie éphémère est un fait éternel ». Le soleil au zénith, parce qu’il brille et brûle, qu’il y garde son charme. Autrement dit, la nature de cet astre est de remplir ces deux fonctions.

Dans Départ qui porte et dévoile un cœur meurtri devant la perte d’un être cher, Lamine Ndiaye, comme, en son temps, Victor Hugo, nous fait assister à un déchirement intérieur qu’aucun mot ne saurait apaiser. Ainsi, il écrira : « Les larmes du cœur dépasse d’ardeur celles des yeux » pour avoir reconnu au préalable que « Notre part, la partie de la vie qui ne se refuse pas, c’est le départ dont nous ne décidons ni du jour, ni de l’heure, ni du lieu qu’elle choisit pour nous attraper d’une main forte qui nous emporte ».

En pleurant nos illustres disparus qui, il y a deux ans et une journée, étaient loin de se faire une idée de ce départ éternel dans des circonstances très pénibles, nous portons témoignage sur la valeur de leur passage sur terre. La mort est dans l’ordre du nécessaire, de la loi de la nature, mais mourir dans un accident est le comble de l’irrationnel pour avoir déjoué toutes les attentes. En allant au-delà du caractère naturel de la mort, Marc Aurèle indique sans ambages qu’elle est « une œuvre utile à la nature ».

Ceux qui étaient restés à Sédhiou après avoir accompagné les voyageurs jusqu’à leur lieu de départ -devant la mairie de Sédhiou, qui doit aujourd’hui porter le nom de Place des étudiants- vivent toujours dans le déni de la réalité. En effet, rien n’est plus incroyable que de se lever le lendemain et entendre dire que ceux qui sont partis pour Dakar ne sont pas arrivés vivants à Kaolack.

Je plaide pour que ce lieu de triste mémoire soit consacré et baptisé Place des Etudiants avec les noms des défunts écrits en lettres d’or. Aucune nation, aucun peuple ou même aucun groupe social ne saurait vivre pleinement sans avoir une mémoire qui intègre le sentiment de finitude. Les hommes ont besoin de silencieuses mémoires qui ont le mérite de les instruire en l’absence du verbe. Louis Vincent Thomas a bien fait de citer Gladstone qui dit très justement : « montrez-moi […] la façon dont une nation s’occupe de ses morts et je vous dirai, avec une raisonnable certitude, les sentiments délicats de son peuple et sa fidélité envers un idéal élevé ». La noblesse d’une société est dans son rapport avec ceux qui ont trépassé. Il y a quelque chose d’avantageux d’avoir à l’esprit le souvenir des disparus. La mort est le fait devant lequel tous les hommes deviennent égaux. Le constat du sage romain est édifiant quand il note : « Alexandre de Macédoine et son muletier une fois morts, en sont réduits au même point ». Tous, nous mourrons, un jour ou l’autre. Ce n’est pas le défunt qui est à plaindre, son état est libération, car mourir c’est se libérer du corps, cette part autre de l’humain.

Au nom de ce qu’El Hadji Sankoung Djité, Pierre Bertrand Sambou, Thierno Aly Baldé et Mouhamed Tafsir Diallo sont pour nous depuis le début et ce qu’ils seront avec nous dans le siècle des siècles, nous devons, pour le temps qui nous reste sur cette terre, continuer à faire de nos cœurs leur tombeau. C’est avec l’idée de la résurrection qui consacre l’homme devant ce qui affecte le corps que saint Paul émet ce cri de triomphe : « O mort, où est ta victoire ? O mort, où est ton aiguillon ? ». Soyez, chers frères, dans la vie éternelle.

Ibou Dramé SYLLA
1er août 2019

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