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Les « Sané » sont-ils exclusivement diolas ?

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Cet article est un papier sur commande. Un ami du nom de Omar Massaly m’a invité à répondre par écrit à cette interpellation. Je suis au regret de ne pas espérer satisfaire à la juste valeur la demande.

          Nombreux sont ceux qui pensent – à tort – que les patronymes sont statiques alors qu’ils sont plutôt dynamiques. Une sentence populaire wolof confirme leur caractère évolutif en édictant admirablement : « sant deukoul fééneu ! ». En d’autres termes, un nom de famille ne saurait, et en aucune manière, être l’exclusivité d’un groupe ethnique quelconque. A titre d’illustration, un « Ndiaye » manjacque, un « Ngom » al pulaar, un « Diatta » ou un « Diop » sérères ou encore un Dramé wolof courent les rues ! « Touré » à la fois tilibonco (bambara) et forgeron wolof font légion. « Senghor » dénominateur commun entre sérères et diolas est là pour en attester. On pourrait en dire autant des « Sané » – sujet à propos duquel nous avions été interpellé. Pour jeter de la lumière sur les Sané Nianthio et/ou diola (ou Ajamat : nom originel de diola qui signifie homme, être humain), il nous semble nécessaire d’affronter tour à tour un certain nombre d’équations à plusieurs inconnus.

          Les « Sané » forment-ils une exclusivité diola ?

         Qu’est-ce qui lie les diolas à Gabou et à une royauté mandingue ?

         Qu’est-ce qu’un nianthio ?

           Les « Sané » – puisque c’est d’eux qu’ils s’agit – sont répartis entre diolas et mandingues du Gabou appelés Nianthio. Pour la part d’histoire, ce sont les malinkés sous la houlette de Tiramakan Traoré qui avaient obligé les diolas à occuper la Casamance, jadis territoire des Baïnoucks. Ils s’étaient installés pendant longtemps dans la partie orientale de l’Empire. Ce qui fait qu’en investissant la Casamance, ils côtoyèrent les mandingues. Du fait du voisinage, et par l’artifice de la rencontre du « donner et du recevoir », on nota de profondes influences mutuelles. Sous ce rapport, chaque groupe ethnique adopta certains faits culturels de l’autre. Parmi les échanges qui marqueront davantage cet imbroglio culturel, il y eut le plus vieil échange au monde à savoir les femmes (malheureusement !), échange se faisant à l’aide d’un croisement par le biais du mariage!

          Ce brassage à haute intensité cultuelle et culturelle va impacter pour une large part sur le devenir de chaque communauté. Egalement, ces opérations culturelles avaient influencé dans une très large mesure systèmes politiques et modes opératoires d’accession au pouvoir. Les conséquences seront énormes : du moment que le mode de succession en milieu diola est d’ordre matrilinéaire, nombre de souverains auront des origines diolas ; ce qui débouchera à coup sûr sur des patronymes partagés tels Sané, Mané, Sonko, Sagna, pour ne citer que ceux-là. Les deux premiers étant des « Nianthio », les derniers susnommés des korings.  En d’autres termes, les Sané et les Mané sont des princes. En ce qui concerne les Sonko et les Sagnan, ils sont des percepteurs. L’illustration la plus achevée est à prendre du côté de Mama Dianké Waly Sané, un nianthio roi du Gabou et le fameux Galain Sonko son collecteur d’impôts attitré.

          Mais la question qui semble quasi inextricable pourrait être ramenée à cette équation principielle : comment des Sané et des Mané peuvent-ils devenir rois dans un royaume où il y a les descendants de Tiramaghan Traoré ? Le problème n’est pas trivial et l’histoire – jusque-là – ne l’a pas élucidé de manière tranchée et nette. On pourrait notifier deux raisons fondamentales : l’une relevant de la légende, l’autre de la géopolitique et de la géostratégie.

          Selon une saga encore racontée par les griots du Kaabu, Tenemba est l’ancêtre des Nianthio. Cette princesse s’étant enfouie de l’empire du Mali à la suite d’une mésentente familiale, courut vers le Gabou et vint s’enfermer dans une grotte. Alerté par des passants, le roi Manforong l’encastra dans une maison sans issue, une sorte de forteresse coupée de tout. Elle y resta longtemps donc sans contact avec les populations. Le temps passa alors que Tenemba était encore cloisonnée. Un jour, une rumeur de plus en plus persistante emplit la ville : des voix et des cris étaient régulièrement entendus par-delà les murs. Encore alerté, le roi, pour clarifier les cris, ordonna l’ouverture d’une cavité sur le mur pour voir ce qui s’y passait exactement. Ce fut l’ébahissement généralisé : on trouva la princesse allaitant trois enfants alors qu’elle y était encastrée seule ! Frappé par l’énigmatique naissance des trois enfants qu’il n’a pu élucider, le roi finit par consentir à épouser Tenemba et à adopter les enfants en les élevant comme des princesses. Quand les filles devinrent des adolescentes, elles se marièrent toutes successivement avec des rois : Balaba l’ainée convola en noces avec le roi de Pathiana, Oufoula avec celui de Djimara et enfin la cadette Kany, celui de Sama.

         Restant seule après les nuits nuptiales de ses filles, Tenemba confia un bracelet à son mari le roi. Le souverain devenu aveugle perdit le bracelet par les soins de la reine qui le lui avait confié. Prétextant le rôle symbolique du bijou perdu, seule attache selon elle qui la liait à ses ascendances et origines, la reine continuait à le réclamer avec insistance ; ce qui tourmentait le roi. En guise de dommage, le souverain du Kaabu d’alors finit par lui céder la province du Propona. Elle lèguera ensuite Propona avec sa capitale Kansala à ses trois filles. Conséquence : en plus d’être des reines, elles devinrent, par l’héritage acquis de leur légendaire et stratège de mère, des propriétaires de territoires et des reines richissimes. Cette situation leur rendit encore plus puissantes et leur donna des coudées franches en vue d’imposer au reste de la royauté leur volonté et réclamer, pour ainsi dire, les mêmes droits que les hommes. Justement à propos de droit, celui acquis qui sera déterminant dans l’histoire du royaume est le matriarcat. Désormais, l’accession au trône de Kaabu sera d’inspiration matrilinéaire ! (On verra, comme par hasard, que ce mode transmission du pouvoir est aussi celui des diolas. Est-ce par simple coïncidence ou parce que Tenemba fut peut-être diola ?)  Dès lors, leurs descendants qui seront des princes de sang et de lait – disons des Nianthios –  seront les seuls à pouvoir acquérir le titre de roi ! Autrement dit, seuls les Sané et les Mané furent les princes « purs » de par leurs pères et leurs mères car ils étaient des Nianthios. Le très célèbre chercheur Djibril Tamsir Niane rendra cette disposition règlementaire en ces termes : « est noble ou Nianthio celui dont la mère est Sané ou Mané ». D’ailleurs, l’étymologie du mot « nianthio » semble expliquer ce règlement. En réalité le sens premier de « nianthio » est ventre. Autrement dit, le titre de Nianthio est donné par le ventre, comprenez par le ventre de la mère. C’est pourquoi un fils de nianthio n’est pas un nianthio mais un mansaring ; c’est la mère qui fait du nianthio et non le père (le nianthio porte le nom de la mère à l’image de « Dianké » Waly dont la mère se nommait Dianké Koumanthio, originaire de Kabindi). D’après certaines recherches qui convergent, riches de leurs reines de mères, les Sa-né offraient des moutons (d’où « Saa nii » termes mandingues qui se rendent par « mouton » et « offre ») et les Ma-né, quant à eux, offraient du riz (d’où « maal nii ») pour être préparé avec la viande donnée par les Sané. On verra que « Sonko » se rend part histoires, problème, bataille, lutte, guerre et Sagnan qui est « Saa-gnan » se traduit par « œil de serpent ». Sonko et Sagnan ont des significations terrifiantes parce qu’ils collectent les impôts, et en ce sens sont redoutables et redoutés ! Même s’il n’y a pas de preuves irréfutables à propos de l’origine de ces patronymes, ce qui reste clair, c’est que la coïncidence est parfaite. Sané et Mané furent princes qui achetaient moutons et riz par l’argent que Sonko et Sagnan collectaient en qualité de percepteurs d’impôts !

           Sonko et Sagnan ne pouvaient pas être rois et ne pouvaient pas faire alliance (mariage) avec les Sané et les Mané. Surtout que le mode opératoire de la succession au très convoité trône du Kaabu les écartait d’office : seuls Sané et Mané se succédaient au pouvoir. Le choix se faisait entre le plus âgé parmi les enfants et descendants des trois filles de Tenemba qui sont les vrais princes. Le concept de Nianthio est né ! Ce concept de « prince de sang et de lait » fut ainsi irruption dans la géopolitique du Kaabu et Nianthio une pièce centrale impliquant dans le jeu politique uniquement trois provinces à savoir Pathiana, Djimara et Sama. Le machiavélisme de Tenemba était-il passé par là ! On ne saurait y répondre de manière péremptoire. Par contre, ce qu’on sait, la reine maitrisait les arcanes de la politique et, par la ruse, arrivait toujours à ses fins. Et si l’on prend en compte que le temps qui sépare Tiramaghan Traoré (il fonda le Kaabu en 1235 !) au dernier roi Dianké Waly Sané (1843- 1867) est arithmétiquement de plus de 600 ans, on pourrait même entrevoir – sans exagération aucune ! – que la reine qui aurait vécu avant Machiavel (1469-1527), avait inventé avant le philosopheitalien la pratique politique recouverte par le mot machiavélisme et, par-delà, la science politique moderne !  

          On sait également que l’organisation politique du Kaabu fut un modèle de société achevé. La noblesse du Kaabu était composée du triptyque Nianthio, Koring et Mansaring. D’abord, les Nianthio étaient des guerriers dont l’identité remarquable furent les chevaux blancs qu’ils montaient. Ensuite, les Korings étaient des percepteurs d’impôts reconnaissables par les chevaux noirs avec lesquels ils se déplaçaient. Les korings étaient des baïnoucks. Les mansaring fermaient ce triumvirat de la noblesse de Kaabu. Les mansarings étaient des fils de Nianthio.

          Nous n’avons pas la prétention d’avoir fait un discours fini sur ce royaume énigmatique qui connut son déclin en 1867 avec la disparition de sa figure emblématique, Maama Dianké Waly et du tragique holocauste du touroubang Kansala. Ce massacre décima les Nianthio et les survivants se dispersèrent avec d’autres vers les régions côtières et à cours d’eau comme la basse Casamance (Kaabrouss ayant une proximité phonique avec kaabu), les îles du Saloum, Richard Toll… 

          Tout compte fait, il semble donc établi que les Sané, Mané, Sonko et Sagnan sont partagés entre Nianthio et Diolas. Mais en définitive, nous l’avons vu, les noms de famille n’ont plus ce caractère rigide. Pour preuves : on peut rencontrer un Diatta sérère dans les îles du Saloum de la même manière qu’on pourrait entendre le patronyme Bassène chez les wolofs. Les aléas des migrations et des conflits peuvent favoriser la transmutation de patronymes. La présence remarquable des Bassène, Diaby, Sagnan, Diédhiou, Diatta, Dramé, entre autres, dans le nord du pays notamment à Richard Toll n’est pas seulement due à la Compagnie sucrière. Une histoire singulière semble y avoir joué un rôle prépondérant. On pourrait seulement avancer – du fait que c’est sensible -, pour la petite histoire que quelques années après la seconde Guerre Mondiale et à l’indépendance, des anciens combattants (surtout originaires de la Casamance) sous la bénédiction de Senghor qui voulait les encourager à y cultiver le riz dans la vallée avaient investi des zones du Walo. C’est l’une des raisons pour lesquelles vous verrez des quartiers diolas à Richard Toll et des villages à majorité casamançais ou diolas comme Kassak.    

           Ibrahima Diakhaté Makama

           makamadiakhate@gmail.com

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