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SAINT MONSIEUR NDIAYE

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Tout ce qui vit mourra un jour ou l’autre. L’existence éternelle n’est réservée qu’à Dieu tout puissant. Cette inéluctabilité de la mort s’appliqua à Monsieur Mamadou Lamine Ndiaye le 1er mai 2018, à Kaolack. Un an après, nous célébrons sa mémoire dans la prière et le recueillement.

J’ai très vite compris au cours de mon aventure existentielle que la vie sur terre est une succession de hasards, jalonnée de séparations douloureuses et de rencontres heureuses. J’ai fait la connaissance de Monsieur Ndiaye en octobre 2011. J’entamais ma deuxième année dans mon métier d’enseignant. J’étais prestataire de services au niveau de son établissement scolaire, mais l’homme lui-même était une école à part entière. Il promouvait des valeurs ; j’ai appris, en sa compagnie, la vie, l’amour, la gratuité, le sacrifice, la compassion, l’amour de la patrie. Il me confia un jour, dans son bureau où il avait l’habitude de recevoir ses visiteurs, cette philosophie de l’existence: « Soucis-toi des autres comme de toi-même, sois à l’écoute de ton prochain, évite de faire le mal, ne baisse jamais la tête, et toujours défends un sens de l’honneur. Apprends à rester digne, en toutes circonstances ; car la dignité est la seule richesse inaliénable des hommes. » Pourquoi dans ce monde sacré de Dieu sommes-nous appelés à nous séparer de façon si prématurée ?

 Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être abandonné par un Maître au milieu de l’aventure. L’homme était d’une dimension exceptionnelle. Dans tout son être se sentait ce long travail de patience, de ténacité, de noblesse et de désintéressement. Un monde immense par sa profondeur, sa richesse et sa beauté. Une sagesse populaire enseigne que les séparations sont souvent douloureuses. Je dois avouer que la perte de « Pa Ndiaye »  – c’est ainsi que l’appellent ses familiers – ne fait pas exception à la règle.

Mamadou Lamine Ndiaye c’est un prénom et un nom qui parle à beaucoup de gens dans le Saloum. Né en 1944 à Djilor, il est nommé chef des bureaux de recettes de la perception municipale de Kaolack, entre 1966 et 1969. Il fut également caissier auprès du percepteur municipal et contrôleur des halles et marchés entre 1969 et 1975. Affecté en cette année 1975 à la mairie de Kaolack au poste de chef du bureau de recensement, il y restera jusqu’à sa retraite en 1997. Il effectua un court et bref séjour à la tête de l’association des parents d’élèves de Djilor. Ensuite, ses activités seront partagées entre sa famille et son école privée, « Le Djognick »

La littérature portant la vie, il y a bien des raisons d’établir une légère comparaison entre la vie de ce Monsieur et celle du héros mythique de Williams Sassine, dans Saint Monsieur Baly, œuvre publiée en 1973. En effet, dans ce roman, l’auteur nous narre l’histoire de Monsieur Baly. Celui-ci est un conseiller pédagogique en éducation qui va être poussé à la retraite anticipée, après quarante ans de durs labeurs et loyaux services rendus à sa nation. Le motif : l’autorité lui reproche de ne pas pouvoir s’entendre avec son nouveau collègue européen qui coûte très cher à l’Etat. Ce dernier incarne la coopération avec un grand pays frère, et la coopération  c’est le nouveau visage de la fraternité dans la francophone. Or, Monsieur Baly  préconise la suppression pure et simple du français en faveur de l’enseignement des langues nationales. Véritablement, son seul tort, c’est d’avoir dit à l’homme blanc : « L’Afrique n’est pas un terrain d’essai, même pour vos élucubrations pédagogiques. » Pauvre Afrique, quand sortiras-tu de l’auberge !

Monsieur Baly avait soixante cinq ans, quand cet incident professionnel arrivait. En principe, c’est l’âge où l’on s’arrête et l’on vit en heures chacune des petites secondes qui nous restaient à vivre, car l’on sait bien que bientôt, un à un, tous les organes nous lâcheraient traîtreusement. La retraite est abusivement appelée vacances interminables, avec seulement des souvenirs qui nous donnent envie de crier l’imperfection et l’injustice du monde. Mais Baly aimerait meubler ces vacances interminables par une occupation honorable, autre que des réflexions sur la mort. Il persiste et signe à la page 38 du livre : « J’ouvrirai une école, la plus grande de ce pays, à mes frais s’il le faut. »

C’est que le vieux Baly se sentait encore réellement jeune, il avait la claire conscience que l’existence était un perpétuel défi, que la meilleure façon de vaincre la peur de la vieillesse était d’entrer dans l’espérance par la porte de l’action. La nature réalisa son vœu. Monsieur Ndiaye quant à lui, nous l’avons vu précédemment, n’est pas enseignant de formation. Il est un produit achevé du trésor public sénégalais. Rien ne le prédestinait à une telle reconversion. Pourtant, il a su réaliser, une fois à la retraite, contre vents et marées bien entendu, sa « Légende Personnelle », en donnant naissance à la première école privée de la commune de Djilor. Comme Baly donc, il a « atteint le sommet de sa montagne ».

Ce qui est fascinant dans la vie de ces deux hommes, c’est leur humanisme et leur haut sens du combat. Au moment où ils pouvaient paisiblement profiter de leur retraite, ils ont senti, comme un appel, le devoir d’être plus utiles à leurs semblables. Pour eux, la passivité était une façon de s’avouer vaincu. Par conséquent, il leur fallait encore se battre et s’engager dans l’action. Malgré qu’ils soient distants dans le temps et dans l’espace, le cœur des deux hommes vibre pour la même cause. Ils sont tous des combattants de la vie ; ils ont certes été seuls dans leur combat, mais ils ont refusé de mourir inutilement. Et c’est là un acte d’engagement très fort. Je conviens parfaitement avec Paulo Coelho, lui qui dit dans Maria (2003) : « Les rencontres les plus importantes ont été préparées par les âmes avant même que les corps ne se voient. » Justement, l’histoire des hommes a été écrite par une main experte. Il y a eu, certainement, une « communion mystique » entre Baly et « Pa Ndiaye ».

La vie sur terre, eu égard aux arguments développés, est assimilable à une pièce de théâtre où chacun jouera son rôle, le moment venu. L’essentiel n’est pas de jouer, mais de bien jouer. Les hommes sont nombreux à effectuer leur passage sur terre. Certains sont morts, et leur mémoire a été oubliée ; d’autres, parce qu’ayant entretenu un rapport avec le temps, restent encore inoubliables. Les hommes qui posent des actes au bénéfice de l’humanité sont immortels ; ils ont le pouvoir de résister au temps. « Pas Ndiaye » est certes parti, mais son œuvre demeure plus que vivant.

Williams Sassine précise à la page 282 de son roman précité : « Pour tout ce que vous aurez fait durant votre passage dans cette vie, notre Dieu ne retiendra rien d’autre. Que chacun de vos gestes soit une leçon de courage, de travail et de solidarité. Soufflera bientôt alors dans nos enfants l’esprit de Celui qui nous aide à repousser le désert, à rafraîchir le soleil et à éclairer les intelligences par l’intermédiaire d’une école. »

Ces propos trouvent leurs échos dans l’acte immortel posé par feu Mamadou Lamine Ndiaye. L’école privée « Le Djognick » est le symbole par excellence de la solidarité d’un homme qui s’est battu pour sa famille, sa société et son pays. Le drapeau qui flotte au milieu de la cour de cette institution témoigne de son attachement à sa patrie ; les arbres plantés de part et d’autre sont la preuve de la victoire de l’ombre sur le soleil. Pour tout dire, l’homme a contribué à sa manière à faire reculer les frontières de l’ignorance pour que jaillisse la lumière.

Repose en paix, père !

 Partalitture, « L’ouverture d’esprit au service de l’exploration, de la création et de la grandeur ». 

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